Maladresses

Je me souviens de façon vive de cette expression que ma mère employait lorsque, petit, j’enchaînais les conneries de façon un peu trop soutenue : “tu as le diable au corps ou quoi ?”. Effroi dans ma jeune tête de catholique ; j’ai bouché la baignoire, serais-je possédé ? Rien de plus violent pour moi que cette innocente expression. Je me souviens de m’être alors mis en tête que mes actions m’échappaient, qu’en dépit de ma volonté, j’étais comme condamné à échouer, à faire le mal, sans le vouloir. Profond sentiment d’injustice. Et puis, chemin faisant, la frayeur ne s’est pas dissipée. Bientôt j’imaginais avoir autour de moi comme une sorte de coque, de couche organique rosâtre, qui ne voulait pas me lâcher, et qui de toutes mes actions, s’évertuait à faire naître l’échec, le manque, la douleur, le mal ; bref que j’étais comme condamné à être jugé par un autre, fût-il Dieu ou ma mère, comme coupable.

Depuis quelques jours je pense à écrire ici sur deux sujets bien distincts, quoique tous très personnels : le premier graviterait autour de ma relation face à la religion dans laquelle j’ai été élevé (catholicisme), qui structure encore beaucoup, je m’en rend compte, ma conception de la justice, mes notions de bien et de mal, et ma vie de quotidienne en général. Le but, si vous me permettez la truelle freudienne, étant de chercher à refonder en athéisme mes préceptes moraux, et de tuer le père (Dieu), pour niquer ta mère épouser la mère (la philosophie). Le second consisterait à parler de cette médiocrité dont je pense qu’elle m’habite jusqu’à suinter de mes pores. Je me rends compte que ces deux aspects sont en réalité liés.

Si j’ai parlé de ce diable au corps ce n’est naturellement pas par hasard. Il y a je crois ici comme une genèse, qui prit sont envol au collège, lorsque ma grosse tête de con toute boutonneuse gesticulait bruyamment en sortant des blagues ; cet objet mobile à très grande vitesse dût se heurter avec force contre le mur en béton armé des relations à cet autrui si cruel et froid qu’est le collégien moyen. L’autocensure, l’austérité, le pince-sans-rire devait naître. L’enfermement en soi, la protection dans l’indifférence et la solitude. J’exagère à peine.

Depuis cette coupure, mon existence tend à vouloir rejoindre l’autre devenu inaccessible. Les rapports humains ne sont pas mon fort ; tantôt à l’aise tantôt bougon, suivant tel contexte ou tel autre : le coup dans le nez comme inhibiteur, le bonjour qui reste bloqué dans la gorge depuis un an et demi à la fac quand vient le moment de saluer mes camarades, les habitudes rigides et les rituels machinaux pour tenter de contrevenir au sentiment de malaise permanent qui m’habite lorsque je dois sortir de chez moi pour me frotter à l’autre. Viol perceptif permanent de mon intimité, l’autre est avant tout un animal curieux que j’observe enfermé en moi, comme si ma conscience distraite tentait de temps à autre un regard timide à travers mes yeux paniqués.

Et puis il y a ces avancées, ces tentatives, ces moments où je me dis “parle” et ou je fais, un peu étranger, ce premier pas. Car depuis quelques jours ma plus fidèle camarade, celle qui passait ses cours à mes côtés sur cette moitié de licence, a abandonné brutalement, et avec elle, c’est une barrière à l’autre qui s’est abattue. Je suis désormais tout seul au premier rang, vide, mais ouvert, poussé à aller vers les autres, dans cette classe qui rétrécit sur elle-même et qui apprend à se connaître.

Et puis inévitablement, je constate. Je me sens maladroit, un sentiment de ne rien avoir à dire, de ne pas être drôle, de ne pas être intéressant. J’approche l’autre avec un bâton comme un petit enfant devant un animal mort. Je suis cet élève médiocre qui aspire à l’excellence et se débat sans relâche avec les lourdes tares de mon être de chair et d’esprit. Dans ma solitude affichée je savais rester fort, intervenir en cours, rentrer comme une fusée chez moi, pas de bonjour, pas de contact si ce n’est avec ma seule camarade, bref, pas de risque. Depuis cette année et surtout depuis quelques semaines voire quelques jours, tout s’accélère, je suis comme “engagé” et je manœuvre dans tous les sens sans savoir exactement dans quelle direction je souhaite aller. J’ai l’impression d’enchaîner les conneries, comme lorsque j’avais quelques années, et d’avoir ce diable au corps : derrière ces chocs constants, le constat d’échec. Pénible marche lourde empêtré dans les grands sabots de ce matériel maladroit.

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