Toulouse a toujours été mon point faible. J’ai quitté cette ville à dix-sept ans, sans jamais vraiment m’en défaire, puisque c’est bien au contraire toute mon identité qui s’est révélée dans le triste contraste bordelais. A la morne pierre blanche bordelaise hantée par des figures sans vie, j’ai toujours préféré la brique vivante et la convivialité permanente qui anime Toulouse, et chaque fois que je choisis de quitter les rails de l’ennui bordelais propices à mon épanouissement étudiant (puisque Bordeaux est tellement ennuyeuse qu’il est presque toujours plus tentant d’y travailler), c’est pour me diriger soit vers Paris, ville écrasante, bruyante, étouffante, mais totalement énergique et sans-cesse surprenante ; soit vers la ville de mon âme, Toulouse, dont l’attente est une parousie sans cesse satisfaite puis renouvelée.
Retourner à Toulouse c’est donner à nouveau couleur et vie à une photo ternie, ou boire directement la vodka à sa source pour s’enivrer de toutes sensations désordonnées, libérées de leurs intentions, pour n’en garder que l’intensité vivace, la prise tenace, un tentacule molletonné de plaisirs et de douleur, un roman dramatique sans temps mort ; une aventure. J’aimerais pouvoir vous exprimer tout ce qui fait de Toulouse cet indicible plaisir chantant, mais il est impossible de saisir ce qu’est la lumière pour qui a toujours vécu dans l’obscurité. Tout voyage est la recherche désespérée de ce qui se trouve à 2h15 de la gare de Bordeaux, dans la chaleur d’une ville rouge comme un coeur organique qui battrait la vie de toutes ses veines.
Partir de Toulouse, c’est quitter la vie dans une lente agonie, un train lancé à toute vitesse qui tire un cordon, roule sur un encéphalogramme, transperce un organe fragile. Tout ce que la ville donne, le train me reprend, dans un roulement raide et rapide, un son soudain assourdi ; puis le silence. Un calme plat, un nouvel ennui, et le retour d’une attente. J’aimerais pouvoir parler de tout ce que Toulouse ma donné puis repris, mais ce vide est une douleur, un défaut, un manque, une absence ; une béance qui me prive de mon âme autant que du sens des mots. Reste le rêve d’un retour dans un râle béat, soulagé de la revoir.
Et puis merde, je suis émocore pour Toulouse, je pleure pour elle toutes mes larmes de sang. Quand je suis loin d’elle Toulouse est mon skyblog, ma grosse cerne, ma mèche noire, Bordeaux mon dragon et la plume romantique mon épée. Je veux m’unir dans une union sacrée avec la ville et retourner avec elle au néant dans un suicide symbolique. Mes études crient pour que je range ma chambre ; je dis qu’elles sont trop connes préfère rêvasser en rêvant de me tirer.
Lundi j’aurai fini ma petite crise, prêt à rentrer dans le rang jusqu’à mon prochain voyage.