habitus

J’ai presque toujours écrit, je n’ai jamais su écrire. On me dit que j’écris bien mais je ne vois que des erreurs, des approximations, de jolis mots absents et des tâches noires qui ne sont que des formes imparfaites, là où devrait couler une encre limpide. Reste le terrible fracas mental des possibles qui s’entrechoquent. Je me souviens avoir écrit, jamais sans plaisir, toujours sans talent. Quelque fois, une âme égarée me souffle que j’ai quelque chose. Mais je ne vois rien qui est, simplement ce qui ne vient pas. Tous ces morts-nés qui crient silencieusement. J’écris depuis mes treize ans, mais la machine à écrire orange fluo de mon enfance doit bien y être pour quelque chose. Impossible pour autant de déterminer le point à partir duquel j’écrirai vraiment. On me dit capable, je m’accroche de toutes mes forces à cette pensée. Les mêmes forces qui m’abandonnent lorsque je dois me mettre en mouvement, dans le récit, comme si je versais des mots précipités dans un entonnoir et que rien ne sortait. Ecrire est une vilaine habitude que j’ai prise il y a bien trop longtemps pour que je puisse m’en défaire. Mais comme toutes les habitudes, elle reste vilaine, moche, régulière, quoiqu’accidentée. Il se trouve toujours un médecin pour flatter quelque comportement, là où il n’y a que sinistre répétition. J’aimerais faire ce qui est bon, je ne vois que le reste. La multitude crie :

Il y a tant de façons illusoires de dire une chose unique et singulière qui n’accepte pourtant qu’une seule formulation. Aucune de celles que j’emploie ne me satisfait.

Quelle serait la première étape ? Prendre une habitude d’écriture, ou perdre les miennes ? Je vois, l’habitude d’écriture n’est pas habitudes d’écritures. Tout se confond, se corrige. Même la répétition a quelque chose de nouveau. Elle gonfle de ses précédents comme une boule de neige. Dans le premier paragraphe, j’ai voulu exprimer quatre fois la même idée avec des mots différents, et j’ai pourtant, en lisant la fin, eu le sentiment d’une progression.

Ma mère est morte. L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée. C’est là toute l’étendue de ma culture de l’incipit. Imaginez la pression. Et si mes premiers mots étaient les plus importants ; et s’ils étaient ratés ? Et si j’avais déjà écrit mes premiers mots, et que tout le reste n’était que la répétition compulsive de toutes mes tentatives adolescentes, juste gonflées de quelque fioriture littéraire et autres expériences diverses, qui me permettent de donner plus de précision à cette création continuée ?

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