Je crois que j’ai un problème avec l’écriture. Je rêve de devenir écrivain depuis mes treize ans et ma première “publication” dans un webzine d’humour stupide systématiquement présent sur le CD qui accompagnait chaque numéro de Joystick. Evidemment, c’était pas vraiment du Chateaubriand, et, pour avoir encore les textes sur mon disque dur depuis tout ce temps, on peut même dire que c’était carrément de la merde. Mais ici est le problème. Des idées d’écriture, j’en ai plein. Comme tout le monde, je m’imagine des choses, et, comme tout le monde, avant de dormir, mon imagination s’emballe de sorte que je me retrouve avec plein de “super idées” qu’il “faudra absolument que j’écrive plus tard”, puis je dors et j’oublie. J’aimerais écrire du post-apo, j’aimerais coucher sur le papier toute la violence qui m’habite, j’aimerais parler de moi, mais je bloque. Pourquoi ? Parce que je ne me sens jamais vraiment prêt. Tout se passe comme si, dès la première ligne, tout devait être parfait. Comprenez : je ne veux pas simplement écrire un livre, je veux écrire un chef-d’oeuvre. Je veux qu’on m’offre le prix Renaudot. Je veux qu’on me considère pour la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres, pour la refuser en expliquant que l’Etat n’a pas a se faire le garant de la culture en distribuant des bons points. Je veux casser les couilles à l’establishment, fumer des gros joints à la télé et me battre contre le système, avec les cheveux mi-longs et une barbe de trois jours bien calculée. Non, c’est pas beau, mais c’est comme ça. Et qu’importe ce qu’on veuille bien dire à tout le monde, on a un peu tous envie de ça au fond de nous, je crois.
Mais voilà, j’ai vingt-quatre ans, et plus j’existe, plus mes possibilités d’être se restreignent. A dix-sept ans, tout est possible (bien que tout soit angoissant et paralysant et qu’il soit impossible de prendre une bonne décision, je m’en souviens bien). A mesure que l’on comprend ce à quoi on aspire, les limites se font sentir. Je n’ai jamais eu un dossier béton, une scolarité exceptionnelle ; je n’ai pas fait de classe prépa, j’ai merdé ma licence d’Histoire en abandonnant lâchement parce que boire et faire la fête à Paris ou à Toulouse c’était quand même plus marrant, et je suis désormais un étudiant de philosophie sérieux, mais moyen. J’aimerais passer mes journées à lire du Kant et à boire ses paroles, mais je joue aux jeux-vidéos parce que, merde, Battlefield 3 quoi. Chaque fois que je m’imagine en philosophe ou en écrivain, je suis renvoyé à ma propre flemme, à l’ennui profond de devoir travailler. Parce ce à quoi j’aspire demande tellement de travail (honnête ou non, d’ailleurs), que ça me gonfle. Mon propos est un peu confus mais pour une fois j’ai décidé de m’en branler. Parce que depuis plusieurs mois, je commence un article, j’écris une bonne demi-heure, et j’efface tout parce que “c’est de la merde”. J’ai envie de dire fuck dis shit. Non, cet article n’est pas beau. Il n’est pas bien écrit. Il ne vaut rien. Il est perdu “sur la toile”. Je ne vais pas affirmer des choses d’un ton péremptoire en imaginant que j’écris le dernier essai politique à la mode, façon “blog d’opinion”. Tout ceci me brise sérieusement les couilles parce que l’énergie que je consacre à me critiquer, je la perds à “faire”, et plus je prends de l’âge, moins mes rêves me semblent possibles. C’est bien entendu une erreur.
Heidegger me paraît avoir raison lorsqu’il parle de l’être-pour-la-mort qui ouvre les possibilités du Dasein. A dix-sept ans, on peut tout faire, mais on ne fait rien. Parce qu’on a le temps, la jeunesse, l’avenir pour nous ; tout ce qu’on aimerait être est transporté dans le plus tard, une vie adulte, qualitativement différente de ce qu’on l’on est ici, maintenant. Mais plus le temps passe, plus la mort se fait présente, plus on constate avec effroi que le temps du plus tard est un temps du jamais, parce qu’il repose sur la croyance étrange qu’un adulte est un être fini et que nous sommes pour l’instant encore en train de mûrir, de nous perfectionner. Or l’angoisse, la tristesse, le stress – toutes ces choses dont l’ado ou post-ado souffrait sans le ressentir pleinement faute de pouvoir se le représenter avec exactitude (puisqu’il peut encore avoir l’illusion qu’il peut théoriquement s’en libérer – “ah si seulement je n’étais pas obligé d’aller en cours”, “ah si j’habitais seul je ferai ci ou ça”, etc), désormais, se ressentent avec une plus grande violence. It’s real, bitches. Plus de recours. Des questions qui ont une multitude de réponses toutes aussi insatisfaisantes les unes que les autres, sans pouvoir se dire “ah, si seulement j’étais livré à moi-même, tout irait bien mieux”. Idem, l’horizon amoureux, si ouvert lorsqu’on est plus jeune (puisqu’il y a après tout de sacrées chances que toutes les meufs de ma vie restent encore à chopper jusqu’à que je trouve celle dont je tomberai follement amoureux et avec qui j’aurai des enfants), se rétrécit : on se rend compte que chopper des meufs à tout va ce n’est pas si amusant, que c’est essentiellement une pulsion obsédante, et qu’aimer quelqu’un ne signifie pas nager dans un bonheur sentimental ponctué de crises rigolotes qui ne servent qu’à mieux se retrouver dans les bras l’un de l’autre, plus forts que jamais. Non, c’est bien entendu satisfaisant (sinon, à quoi bon ?), mais ça demande ici aussi beaucoup de travail. Notamment comprendre que le “partenaire parfait” dont on s’est progressivement forgé l’idée n’est bien que littéralement ceci, une fiction idéale, à laquelle la réalité résiste en permanence ; fiction à laquelle participe tout autant la fiction du récit de soi, forgée par les représentations erronées que l’on se fait des vies des autres qui nous ont précédés (généralement, famille, famille des amis, télé, littérature, et j’en passe). Plus on prend de l’âge, donc, plus on perçoit l’exercice de l’existence comme un cheminement sans fin, chaque “progrès” de soi n’étant perçu comme tel qu’en empruntant ce qu’on estime être le regard de celui qu’on était. Mais dans le présent, rien n’a changé : nous ne sommes toujours pas prêts, parce que toutes ces choses que nous ressentions avant, pour lesquelles nous pensions un jour avoir sinon un terme au moins une réponse, se révèlent plus violentes et pesantes que jamais.
La mort et tout ce qu’elle implique (angoisse, etc) se fait plus présente, et l’énergie de faire plus pressante. L’erreur consiste alors à croire qu’un jour, dans un futur autre, nous serons enfin prêts. Prêts à réaliser nos rêves, à affronter l’existence avec un sourire, serein, de celui qui est fier des réponses qu’il a apporté à ses problèmes. Mais l’existence est l’épreuve d’une angoisse de la possibilité permanente de sa propre fin brutale, et la sérénité ne pourra jamais être conçue comme une libération de ce fait. Exister, c’est être angoissé, parce que nous ne sommes jamais prêts. L’expérience ne prépare qu’à ce qui est déjà passé. Il n’y aura jamais de réponses. Reste, alors, à faire, malgré tout. Plus on comprend la mort comme l’horizon de toute existence, plus il est aisé de faire.