Lanzarote VII

22 février 2015

Jour 7, 21h56.

            Le seul fait marquant de cette journée, rien à foutre des caves de Las Verde : moi et toute ma famille, aussi recomposée sur le tard soit-elle, parlant du mariage. Mon grand-père me dit qu’un jour, quelqu’un qui le convoitait lui a dit « Je t’aime, mais tu es amoureux d’Éliane ». Éliane était ma grand-mère. Il lui a simplement répondu : « Non. Mais je me sens bien avec elle. » Cinquante-trois ans de mariage.

            À la sortie du restaurant, je suis ivre. En rentrant à la chambre, nous passons devant le cinéma. Nous arrivons au moment où passe le générique de Skyfall, projeté ce soir-là. Mon grand-père et moi-même sommes comme absorbés, et nous en regardons une partie côte à côte. Il part, mais je reste-là, comme hypnotisé.

Je suis ivre. J’en profite pour boire une pinte au pub de l’hôtel, abruti de symbolisme. Cette île a quelque chose de spécial, qu’au-delà des touristes, de l’hôtel, des hôtesses, et de l’ennui, je n’oublierai jamais. Une île de volcans, une île de poètes. Une île d’un chemin initiatique, qu’encore je peine à comprendre mais qui a indéniablement eu son effet sur moi. Dans le pub, beaucoup de couples, peu d’hommes seuls, aucune femme – tout le monde parle Allemand et le serveur Espagnol – alors je finis ma pinte, me roule une clope, et me casse.

 

 

Lanzarote, 4 janvier – 10 janvier 2015.

Lanzarote VI

21 février 2015

Jour 6, 23h03.

DSC_0151            Le matin, départ en bus pour Timanfaya. Première étape du périple, arrêt dromadaire. J’hésite un temps et puis embrasse la médiocrité : je tente la ballade à dos de dromadaire, un peu sceptique. Et puis, de voir les pauvres bêtes enchaînées les unes aux autres, à la file, embarquer les touristes par paquets, deux à deux, je culpabilise subitement de participer à une économie de l’exploitation animale, et j’ai honte, d’autant que la ballade est ridiculement courte et insipide.

            La journée continue et nous parcourons le parc national de Timanfaya accompagnés par la musique que nous impose la législation de César casse-couille-en-chef Manrique, festival de musique tordue convenue et final épique sur l’intro de 2001, l’Odyssée de l’Espace. Le type est apparemment mort en 1992, pas assez pour que le mauvais goût perce au grand jour, mais gageons que dans quelques décennies, le tout joue en sa défaveur. Quant au paysage, rien à dire (ni entendre), tout à voir. Une touriste remarque que la lave lui rappelle « les bouses de vache ». Le temps d’un fantasme diurne, je contemple son éviscération méthodique.

            Le soir, je tente d’expliquer à ma mère, à la faveur d’une discussion sur la censure, la construction culturelle de la perception des couleurs et le rôle de celle-ci dans le racisme latent de nos catégorisations blanc/noir. Nous tombons d’accord sur le fond, et sur le besoin d’une absence de censure, quoique le débat soit difficile. Ma mère ne fait pas bonne philosophe et passe son temps à nier, mauvaise fois à l’appui, tout ce que je me contente de lui faire comprendre. Je vais fumer une cigarette, et, lorsque je reviens, elle est en pleurs. Terrorisée à l’idée que je la pense « raciste passive », je la prends dans mes bras et la rassure, les hommes ne sont pas les idées, et nous sommes parfois porteurs de plus de choses que nous le souhaitons, ce qui est toujours difficile à admettre. Je ne prends pas souvent ma mère dans mes bras, par gêne, parce que quelque chose m’en empêche. De génération en génération, nous en convenons par nos mots différents, il est difficile de faire sens de tout ce bordel – et la culture est un rocher imposant que nous ne pouvons que tenter de pousser de toutes nos forces, seuls.

 

23h37

            Je me sens énorme et je me demande combien de kilos j’ai pris, ce qui m’attend comme mails et comme travail à la maison. 007 est de plus en plus loin et je me sens avili par le voyage. Dans ma tête, lorsque je ferme les yeux, je vois des volcans, des labyrinthes, et des hôtesses, et j’entends ma famille me parler. Sur deux tableaux de l’hôtel, dont un dans la chambre, il y a des spirales, et ça m’obsède un peu.

Lanzarote V

20 février 2015

5ième jour, 18h33.

            À mesure que le temps passe, penser devient plus difficile. Ma conscience se dilue lentement dans le On, et mon esprit est parasité par les formalités sociales des touristes. « Vamos à la playa » et autres citations éculées ponctues les commentaires ignorants des quelques français dont j’attrape, bon gré mal gré, les conversations. Une force conformiste m’absorbe, et je me surprends à me complaire dans le luxe superficiel de l’hôtel. Ce matin, le « yellow submarine » nous a emmené en balade dans les tréfonds du port de plaisance, tous rangés deux par deux face à un hublot, pour une ballade de trente minutes aux promesses de poulpes et autres barracudas non tenues. Malaise intégral et honte rougissante lorsque retentit la célèbre chanson des Beatles dans l’habitacle. De dépit, je mitraille le hublot de photos floues. Entre rêve de noyade et cauchemar de plongée, un nageur fait défiler une raie devant les hublots, et nous rentrons à bon port, puis au bus. À midi, mes serments de salade tombent à l’eau et je commande un burger. Je suis à deux doigts de pouvoir raconter mon séjour sur Instragram.

            Les quatre cafés n’y feront rien. L’après-midi, heureusement, une libre balade en voiture me fait oublier mes plaintes bourgeoises. Difficile de ne pas revenir à son individualité face au spectacle muet des coulées de lave séchées qui s’étendent sur des kilomètres. Une bière sur la promenade et nous rentrons à l’hôtel. Même dans l’exceptionnel, la routine trouve sa place. Je commence à me demander ce que ce voyage a d’initiatique, pour l’heure en vain. Las, j’essaye de retrouver en moi mes restes d’espagnol lycéen. Dos cervezas por favor. Una mas. La cuentua. Je cherche comment dire « tu as de beaux yeux », pour ne jamais m’en servir. Tienes quelque chose ojos. Probablement.

            La belle-grand-mère me demande ce que je fais en philo, à quoi ça va servir. La question fatidique à laquelle tout étudiant en philosophie finit par être confronté, à laquelle il est déjà extraordinairement difficile de répondre pour soi, sans parler du regard des autres. Je réponds comme je le fais toujours, quelque chose sur la recherche fondamentale, mais j’aimerais plutôt savoir ce que je fous ici. Je soupire intérieurement. Dans ma tête, Houellebecq me répète, « caillou, petit caillou, tu respires » en se foutant de ma gueule. J’aimerais fondre dans un volcan. Oublier les touristes. Oublier mes pensées, être vide. Oublier les enfants anglais qui crient, les quinquas espagnoles et leurs faux-sourcils au marqueur, les hôtesses et leur sourire d’école, les guides et leur gueule de bois, Manrique et ses maisons blanches. Juste le vent et la roche, la Lune, Vénus et l’Océan, au soleil ou sous le ciel gris d’une tempête – mais ça parle et je pense, ça pense sans arrêt, malgré le paysage et les nuages. Bruit, bruit, bruit. Sartre n’avait pas tout à fait tort, mais je crois que l’enfer, sur l’île du Diable, c’est surtout moi-même.

            J’apprends qu’en France, un attentat, ou du moins une tuerie, a eu lieu (Charlie Hebdo), et moi je suis ici, dans mon luxe, dans mon confort, et j’ai honte, j’ai honte ; d’être là, avec mes petites pensées, à souffrir et à me plaindre, au milieu de mes angoisses, au milieu des volcans, au centre de rien sinon mes pensées, comme un petit trou du cul, qui ne mérite pas ni son nom ni sa chance, et je me sens creux, comme une brique de béton sur une roche volcanique, semi-précieuse, et qui vaut déjà tellement plus que moi, tellement vide, absurde et creux, et je pense, et je parle –j’aimerais juste le silence – être une étoile, muette, scintillante, dans un ciel noir sans mot et sans son.

 

21h15.

DSC_0337            Au repas, j’appréhende les discussions sur « les islamistes » et les éventuels coups d’éclats sonores du grand-père au milieu du restaurant. En même temps, on m’informe du climat politique en France (je romps délibérément le silence social que je m’étais imposé jusqu’alors, à la faveur des évènements). L’angoisse monte. Je déteste l’agitation politique, cette injonction à la mobilisation permanente, la colère, l’indignation, et la « lutte » – comme je méprise la réaction, à l’évènement, comme à toute autre chose.

            J’avais treize ans lorsqu’après le 11-septembre, AZF a explosé à un ou deux kilomètres du collège. Je me souviens de chaque instant comme si c’était hier et je ressens toujours quelque chose de solennel et de grave lorsque, tous les premiers mercredis du mois, la sirène de la ville retentit. Mais ce qui m’a le plus marqué, je crois, ce sont les élèves qui, après quelques secondes d’hébétement, partirent tous en courant, paniqués, dans la même direction. Plus encore, je me souviens, après les avoir vus partir, d’avoir pris la décision, la décision de les suivre. Comme s’il y avait quelque chose que j’ignorais et qu’ils savaient, comme si je devais les suivre pour savoir, par curiosité, pour comprendre, comprendre ce qui nous arrivait. Près d’un grillage qui bordait le collège, je les croisais simplement en pleurs, revenant vers je ne sais quoi d’autre, hagards, incertains. « Qu’est-ce qu’il se passe ? » « Je ne sais pas ». Leurs yeux étaient perdus dans le vide, absents. Comme si personne ne me voyait vraiment. Ce jour-là, ce double-jour-là, en plus de m’être senti soudain aspiré dans le monde, le grand monde, celui des infos, celui qui me parlait enfin, s’adressant à moi, et que je pouvais, non sans frayeur, tenter de connaître et peut-être, plus tard, celui que j’allais, bien sûr, vouloir changer ; je compris une chose déterminante, comme une nouvelle naissance, et que quelqu’un a déjà mieux exprimé que moi – une chose qui se résume ainsi, comme une quête, une éthique, une litanie : regarder la normalité avec étonnement, et la folie en gardant son calme.

            Avec le temps, j’ai, je crois, accordé tellement d’importance à la seconde partie de la proposition, la plus clinquante, la plus choquante, que j’en ai oublié la première. C’est pourtant elle que je trouve encore aujourd’hui la plus difficile à mettre en œuvre, la plus discrète et subtile qualité qui soit, et peut-être, derrière l’autre, la plus ingrate : car s’il est difficile de provoquer, et de subir le regard choqué de l’autre lorsqu’on tâche de ne pas s’émouvoir, il est égoïstement plus difficile de supporter l’indifférence que suscite la première. Le mépris flatte, l’indifférence blesse.

            J’ai toujours, non sans effort, été mauvais parmi les bons, bons parmi les mauvais, quitte à traîner les pieds, feindre une médiocrité crainte, car c’est elle qui nous blesse tant, que les hôtesses des hôtels doivent sourire pour nous la faire oublier – ce cri intérieur de médiocrité qui déforme la réalité et nous invite à nous croire tour à tour dominants ou opprimés, en un mot : spécial, alors que nous sommes simples, si simples, que cela nous hante – tous unis par la mort et notre humanité que nous cherchons par coups d’éclats à transcender ; une émancipation illusoire que nos actions éloignent et rapprochent sans cesse. Regarder la normalité avec étonnement et la folie avec calme suppose pourtant d’être égal, droit comme un piquet les pieds dans le sable. Ce cri, il faut, je crois, savoir l’entendre comme un appel sans voix, car il nous nivelle, et pourtant nous élève. Mais ce que personne ne nous dit c’est qu’avec le temps, bientôt, la folie et le calme se confondent, se mêlent, deviennent flous et indistincts, et nous laissent seuls, enfermés en soi, avec pour faux-dilemme la foule ou la solitude, comme les deux faces d’une même pièce où les dialogues sont tous écrits et joués par des acteurs sans talent – que face à un quotidien saturé d’évènements, il n’appartient qu’à nous de choisir entre ce calme cynique et froid, et cette folie furieuse et passionnelle.

            Mon problème, au fond, c’est que j’ai toujours choisi les deux.

Lanzarote IV

19 février 2015

4ième jour, 21h47.

DSC_0151            Je suis enfin seul face à la mer. Enfin au calme. Le repas a traîné en longueur, des paroles trop fortes. Cette famille est terrible, têtue. Même dans le doute, tout le monde est en désaccord. L’un doute que oui, l’autre que non. Pas même les jolies serveuses n’ont réussi à me divertir : quelque part, je sais qu’elles sont si belles parce que tout le monde s’emmerde secrètement.

            Nous avons aujourd’hui sillonné l’île en Jeep, dans des paysages magnifiques. Des images qui, je l’espère, resteront gravées à jamais dans ma mémoire. Mais je commence à accuser le coup de cette sociabilité de l’extrême, toujours en compagnie et dans le bruit, même dans le soi-disant désert. J’aimerais, à ma mort, pouvoir ramper ici et crever seul face au ciel bleu et à la roche.

            J’aurais bien aimé revoir Skyfall avec ma mère et mon grand-père au cinéma de l’hôtel, mais le séance est en espagnol. Comme un signe raté. Ce soir, j’ai cherché la Lune en vain, et ne l’ai trouvée, narquoise, que tardivement.

            Je suis fatigué. Demain, l’inénarrable et sempiternel sous-marin nous emmènera tous dans les profondeurs insondables du port de pêche. Sink back into the Ocean. Avec un putain de guide. Jamais le double-vitrage social et institutionnel ne se retirera de mon expérience de cette île. La vérité, je crois, est que je pourrais passer au travers, mais j’ai trop la trouille de m’élancer.

            Sur le bord de mer où je m’allonge, les deux chats de l’hôtel me rejoignent et me consolent, ivres de câlins.

Lanzarote III

18 février 2015

Jour 3, 17h26.

         DSC_0346   Je suis enfin ivre. Ivre et libre. Dans l’espace privilège, mon refuge de fortune, je renoue avec la solitude. La musique d’opéra remplace l’insupportable piaillement permanent de la belle-grand-mère. Ivre de bière, bue sur la promenade de Playa Blanca avec ma mère, une complicité retrouvée face au classique mais efficace « ennemi commun » que constitue la belle-grand-mère. Je sais désormais qui est le méchant du film. Ses commentaires incessants sont le monologue traditionnel, le moment où James Bond, prisonnier, doit supporter une quelconque situation castratrice pendant que le méchant annonce son plan : les cactus, et l’éternel sous-marin, dont elle nous rabâche les oreilles depuis des temps que l’on souhaiterait immémoriaux.

            Ce matin, nous avons traversé en voiture les paysages de l’île, immenses à s’y perdre de vue, imposants à s’en sentir humilié. Même les bouteilles de bières cassées disséminées çà et là sur la roche volcanique n’y feront rien : ici, l’homme s’y sentira comme une merde éternellement. L’homme obéit et n’y commande rien. Les cactus étaient à vrai dire chiants, mais je ne suis pas un grand fan de parcs à végétation, je trouve ça laid et vain. J’ai passé un temps certain à y observer une jolie rousse qui m’avait dévisagé en entrant ; J’aurais volontiers provoqué des vagues sur sa cellulite fessière comme ici, l’océan s’écrase sur les récifs insolents. Certains volcans sont rouges comme mon sexe, mais c’est paraît-il à cause de l’oxyde de fer. Peu importe. Reste que sa chevelure s’accordait harmonieusement avec le paysage. Je veux revenir ici seul ou entre amis, et taper dans tout ce qui bouge. En attendant, mes fantasmes sont confortables. Et je bois un martini.

 

           DSC_0329Ce symbole était tagué sous un pont, en rouge. J’ignore ce qu’il signifie. Ici, au milieu de la roche volcanique rouge, blanche, et noire, on retrouve souvent des dessins du diable, et du lézard. Ils hantent les rues et les cendriers pour touristes de La Geria.

 

 

 

 

 

            J’ai peur, je crois que ma mère est ma James Bond girl, et à vrai dire, ça m’effraie un peu. Beaucoup même. C’est dégueulasse. Mais bon, nous partageons une suite, et nous liguons contre le méchant du film. Pitié, non.

            J’espère que j’aurai le courage de plonger dans une des multiples piscines de l’hôtel et de m’aventurer seul dans le pub anglais du faux « village », mais j’ai bien peur que tout ceci reste une idée – entre agréabilité et angoisse.

 

            Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais James Bond et que je commandais une bouteille de champagne que je tentais de sabrer moi-même. Le bar tournait subitement la tête, lentement, sûrement, comme pour assister à une impressionnante performance et juger de mes compétences. Au final, je laissais accidentellement tomber la bouteille, qui se brisait au sol. « Pas de panique », dis-je. Je me laissais tomber au sol et commençais à boire le champagne sur le carrelage, comme un homme trop ivre. James Bond me décevait.

 

            Demain, nous partons faire une excursion en jeep. Si j’ai hâte de voir les paysages, j’appréhende la compagnie des touristes français et leurs probables commentaires convenus et autres tentatives ineptes de sympathie. Dans le désert, tout le monde nous entends vous plaindre. En tous cas, c’est mon cas.

            Au premier étage de l’hôtel (c’est-à-dire le quatrième – 2, 4, 6), une fontaine une baie vitrée, et du marbre. Une X-box 360 et deux manettes proposent un Need for Speed : Undercover. C’est rigolo parce que c’est ce que je ressens. Une salle d’activité luxurieuse propose un spectacle Glee, mini-golf, Taï-Chi, bingo, et French boules (terme qui désigne apparemment la pétanque). Les décorations de Noël, présentes dans tout l’hôtel, attendent la fête des Rois (Las Reyes) pour disparaître. Seule, une hôtesse d’accueil en uniforme (tailleur), envoie des textos jambes croisées. Tout paraît ici démesurément grand, et ceux qui choisissent de gravir les étages autrement que par l’unique ascenseur sont obligés de traverser la pièce de part en part, probablement pour gonfler l’orgueil dont semblent se nourrir les lieux. Pour contourner la loi de l’artiste crypto-fasciste César Manrique (c’était donc son nom), l’hôtel de seize hectares a dû être construit le long d’une falaise, le rez-de-chaussée culminant au sixième étage, le reste étant laissé aux enfers. Contre toute attente, l’espace privilège est tout en haut.

            Ce qui est surprenant ici, c’est la présence étouffante d’enfants, et les poussettes qui peuplent irrémédiablement les ascenseurs. Des enfants comme une nuée d’abeilles. Où est la ruche ? Hier, nous avons dîné à côté d’un couple, jeunes mariés en probable voyage de noces. La jeune femme n’avait cesse de manipuler son alliance comme s’il s’agissait d’un bouton de moustique.

            Seul sur le bord de mer, j’assiste à un coucher de soleil derrière Vénus qui veille, le ciel déchiré par un horizon vert-orangé. Je décide de retourner à ma chambre pour saisir l’opportunité de le partager avec ma mère.

21h37

            Au restaurant où nous dînons (« gratuitement »), les mêmes tables, les mêmes hôtes, et les mêmes invités nous attendent. Seule ma serveuse préférée reste absente. Le jeune couple marié entre subitement dans la salle, interrompant une conversation passionnante sur la mort des êtres chers, lugubre, d’un ton unique dont seuls les personnes âgées sont capables. La jeune mariée remarque mon regard et, à la table, échange sa place avec son mari de sorte que je ne la vois plus. Une paranoïa anxieuse ou un sens lucide aigu (j’ai toujours du mal à les distinguer) m’invite à penser qu’ils ont déjà dû parler de moi et de mes regards.

            Après le repas, je tente de regagner le « privilege bar » afin de ne pas désaouler. Sur le chemin, la serveuse manquante me sourit, et m’adresse un « bonjour » en français. Je me contente de lui sourire péniblement et fuis, peureux, lâche, cette rencontre. Je crois que ma masculinité restera un fantasme, un mythe aussi tenace que 007. Le privilège est fermé, je fume une cigarette dehors, encore ivre et confus. La Lune, encore, brille dans le ciel clair, pleine comme un trompe-l’œil moqueur.

             L’hôtel comme un village sans ragots.

             Juste ce récit sans lecteur.

Lanzarote II

17 février 2015

2ième Jour 17h48

         Enfin seul. La présence permanente de ma mère « commence à me taper sur les nerfs », comme elle le formulerait probablement elle-même. L’hôtel m’apparaît lentement comme une prison de diamant, et mon terme samedi prochain. Je trouve refuge, enfin seul, sur la terrasse de l’espace privilège. Apparemment, la solitude en est un. Je me demande si l’horrible musique de fêtes bazardée par les haut-parleurs en est un autre. La musique envahit chaque recoin de la terrasse d’une douce mélopée agaçante qui viendrait me traquer comme un tueur en série déterminé avec des conflits familiaux non résolus. Et en relation structurale avec la traditionnalité. (« Gloria, in excelsis deo »). Je ne serai décidément jamais seul avec mes pensées.

            La présence de ma mère, comme un meurtre à la petite cuillère. Quelque chose dans sa présence m’insupporte, comme une couverture de trop une caniculaire nuit d’été. Une présence signe d’absence, un truc bien tordu qui rend l’absence, le manque, manifeste, par l’abondance. La surabondance, même. Je ne sais pas. Peut-être est-elle tout simplement envahissante. « Privilège ». Quel privilège ? Mon intimité, peut-être. Vraiment ?! Je ne sais pas. Ces moments familiaux ont le don de me ramener à l’adolescence en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « t’es pas mon père ! ».

            À vrai dire, la journée n’a pas été palpitante. Lever tardif (repos mérité, avec un sigle officiel), déjeuner dans un bar tapas assez banal sur le port de plaisance. Reine nourrit des poissons, mon grand-père ne finit pas son assiette. Avec maman, on projette l’ascension du Mont-Rouge depuis le début (tardif) de la matinée, mais puisqu’il s’agit d’éviter de l’emprunter en même temps que le car de touristes FRAM, et que l’heure du rendez-vous se rapproche, nous nous voyons contraints d’abandonner. Non sans mes plaintes répétées. On se résigne à une promenade en bord de mer, en longeant les hôtels jusqu’au phare. Je mitraille le paysage.

            On rentre se reposer, mais elle est partout. Dans mon champ de vision, dans ses bruits de salive. Je pense à des bonnasses en mini short mais sa présence met chaque fois terme brutal à mes fantasmes. Alors je fuis jusqu’à ce Martini et, dans ma tête, je m’énerve.

            Si je suis James Bond, qui est le méchant ?

 

18h50

            De retour à la chambre d’hôtel, je m’attends à retrouver ma mère mais elle est absente. Je tourne un peu en rond, et à chaque demi-cercle, l’anxiété prend un peu plus le pas. Je repense aux paysages magnifiques de tout à l’heure, à la terre rouge orangée digne d’un épisode inconnu de Fallout. Rien que pour ce climat ambiant d’apocalypse jamais narrée, je crois que je pourrais y vivre. Si on omet, bien sûr, le tourisme, et les normes de construction draconiennes imposées par l’artiste dont j’ai oublié le nom et qui semble avoir été au pouvoir ici suffisamment longtemps pour produire un nombre de lois tel, que même les toilettes doivent probablement avoir une couleur « typique ». Typique de l’esprit tordu d’un putain de fasciste, ouais. Paraît-il que la fondation qui porte son nom peine de plus en plus à attirer le touriste. Comment pourrais-je le regretter ? Qu’est-ce qu’un type qui a décidé que les bâtisses ne pouvaient pas dépasser deux étages, et qui a donc de fait interdit les tours, pourrait produire d’esthétique ? Je me demande s’il aimait Franco.

DSC_0219

Lanzarote I

16 février 2015

DSC_001015h20

            Ma mauvaise humeur se heurte durement aux remarques des touristes tendance CSP+ mais le choc est de courte durée. Après la nuit hallucinatoire et ses trois heures de sommeil dans l’avion, l’arrivée à Lanzarote impose le respect. L’île lunaire laisse supposer qu’un méchant de James Bond prépare un attentat au canon laser quelque part en fin de semaine. Sur le trajet en bus FRAM qui nous mène à l’hôtel, ponctué par les monologues introductifs bienveillants d’un jeune adulte beau gosse, le silence relatif s’impose (ce que manque de comprendre la gosse qui hurle sa fatigue sur le trajet). Ma mère ne peut s’empêcher de remarquer que « c’est joli ». Orange, noir, blanc, bleu, vert. Ciel et roche, vent et pavillons normés aux façades blanches rectangulaires uniformes.

            L’arrivée à l’hôtel quatre étoiles ajoute au malaise décalé, entre luxe conforme et nature aride. Je suis définitivement dans un James Bond. Au comptoir, la belle-grand-mère m’informe de notre statut « privilège ». Aucune idée du prix, mais au prisme de l’idée, j’aperçois distinctement la lueur d’alcool gratuit à volonté. J’apprends qu’une simple carte magnétique donne accès à une zone VIP, où je trouve des bouteilles d’alcools fort, bières, sodas, cafés nespresso, donuts et raisins sont rangés en évidence sur un bar disposé juste en face de la porte qui mène à la terrasse surplombant l’océan. Bonheur matériel de synthèse en libre-service. Nous buvons ce qui doit être le sixième café de cette longue double-journée. Mon grand-père ne comprend toujours rien à ce que je raconte mais la belle-grand-mère et sa logorrhée facile me renseignent sur son bonheur de m’avoir à ses côtés. Pas si évident pour lui en raison de sa gastro-entérite contractée la veille du départ qui affaisse son vieux visage fatigué. « De toutes façons, on rentrera guéris » m’avait-il dit dans un trop court moment où nous nous retrouvâmes seuls, à l’aéroport. « Guéris ou morts. C’est comme ça, maintenant ».DSC_0030

            À midi nous mangeons dans un restaurant du centre-ville de Playa Blanca, ou un autre nom espagnol. Je parle Français ou Anglais aux serveurs sur la promenade, la mer se jette sur les galets noirs, volcaniques. Pendant le repas, alors que la conversation s’échoue une dernière fois sur les plages de l’Afrique, je me risque à quelques regards vers les jeunes femmes installées quelques tables plus loin, alternant entre la mer d’un bleu profond et les visages les plus plaisants. Je saisis l’excuse d’une cigarette pour m’égarer sur la courte plage et perdre mes pensées dans le ressac.

            De retour à l’hôtel, je me risque à quelques photos, tentant de capturer tant bien que mal tout le luxe insolent de l’édifice, entre palmiers, piscines, vue sur l’océan, et training pour familles nucléaires. La post-apocalypse a même son spa. Avec ma mère, qui partage ma suite en même temps qu’un fugace malaise social, je tente de me reposer en attendant la réunion FRAM de 16h30, durant laquelle nous aurons à choisir les excursions programmées de la semaine à venir, quand une femme de chambre fait irruption dans l’appartement pour préparer mon canapé-lit avant de s’éclipser en serpillant frénétiquement, derrière-elle, le sol déjà immaculé du salon où je passerai mes nuits. J’envisage déjà une nouvelle cigarette pour tromper mon sentiment d’étrangeté. Mes amis de gauche, Toulouse, et mon monde me manquent déjà. Je tâcherai tant bien que mal de profiter de la soupe, du mieux que je peux, en réprimant mes crachats. Après tout, je suis pauvre, et tout est gratuit.

            Paraît-il que les vignobles de Lanzarote parviennent à produire du bon vin en cultivant la vigne sur la roche volcanique épaisse de plusieurs mètres. Le secret ? Ils érigent des murs pour les protéger du vent.

 

17h43

 

            La fatigue me gagne. Le martini blanc généreux (et gratuit) que je me suis servi ne m’a peut-être pas réussi. Il faut dire que la réunion FRAM n’a pas dû aider, malgré la présence d’une assez jolie demoiselle au cul ferme agréablement mis en valeur par un horrible short en survet’ rouge. Les voyages organisés sont un peu ma hantise. Les interminables « animations » de présentation me dépriment et je sens, dans le silence de la salle de cinéma où sont projetées les diapos laborieuses qui résument les informations utiles officielles par le truchement d’artifices poussifs à la valeur humoristique plus que discutable, quelque chose de noir s’emparer de moi. Cette force qui balaye tout engouement pour lui supplanter un mal-être tenace. Avec un peu de culpabilité, j’abandonne ma mère pour rejoindre ma chambre et m’affaler sur mon lit. J’entends des touristes espagnols discuter.

 

22h30

 

            Mon réveil fut chaotique. Comme si une force organisatrice m’avait tiré de quelque état informe pour donner corps à ma conscience, dans un mouvement d’angoisse qui ignore son objet mais se livre dans l’évidence. Une angoisse allant de soi.

            Ah, oui. Je suis à Lanzarote.

            Le temps de reprendre mes esprits et c’était l’heure de regrouper la famille recomposée sur le tard pour rejoindre le restaurant de l’hôtel. Ou plutôt, un des multiples restaurants de l’hôtel. « Celui où l’on dîne ». Fort bien. J’appréhende un peu, même si je suis de meilleure humeur qu’il y a quelques heures. Sur place, un ballet de serveuses plus ou moins francophones de fortune nous place et nous bichonne. J’espère que je pourrais me mettre un peu au vert (les fêtes viennent de se terminer), malgré les insistances de Reine, la belle-grand-mère au prénom si bien choisi, qui cherche toujours à me gaver de sucre pour me « faire plaisir ». Qui se fait plaisir au fond ? Elle, je crois. Par procuration, sûrement. Je limite les dégâts : foie gras, mais saumon.

            Pendant le repas, encore, moi et mon grand-père restons muets. Tout juste fais-je office de traducteur pour la pauvre serveuse espagnole qui ne parle que l’anglais. J’échange quelques mots avec mon grand-père, mais ils sont trop rares. Je ne sais pas trop quoi lui dire. On parle toujours des mêmes sempiternelles anecdotes à table, et les deux plus âgés spoilent allègrement les excursions que nous nous apprêtons à faire au cours de la semaine, ce qui a le don de m’agacer. Mais je crois qu’il s’agit simplement d’un aveu d’impuissance. De quoi d’autre pourrions-nous bien parler ?

            Au sortir du dîner, je me propose comme canne humaine auprès de mon grand-père qui saisit aussitôt l’occasion. Nous marchons un peu en avance sur les autres lorsque nous nous arrêtons subitement de façon presque simultanée pour admirer le ciel. La Lune quasi-pleine nous domine au-dessus d’un palmier balayé par le vent dans un ciel clair comme une nuit d’été. Un temps, je repense à ces soirées que nous passions, petit, à observer le ciel de Pechbusque à la lunette astronomique. La première fois que je vis la Lune en gros plan. Et celle où nous surprîmes les satellites de Jupiter en conjonction improvisée. Un bref moment.

            Avant de partir, il nous explique que son appareil auditif, qui amplifie tous les sons et les rend indistincts, dans un brouhaha permanent (« brou, ha ! ha ! », reprend-il), rend « les choses compliquées ». La chose est pourtant simple : il ne nous entend pas. Alors, face à un bout de pain qu’il manipule, il est un peu seul. Heureusement, j’ai appris il y a longtemps à communiquer avec lui par regards et par petits gestes.

            À la fin du repas, il a raconté une de ses blagues (les improvise-t-il ? Je sais pour avoir lu ses mémoires qu’il a un temps été acteur dans un théâtre à Bordeaux, pendant ses études de médecine et la guerre) : c’est une femme qui est amenée au poste pour identifier un criminel. Le policier lui montre une photo du suspect, de profil :

– C’est lui ?

– Mais il n’a qu’un œil !

Le policier demande :

– Qu’est-ce que vous en déduisez ?

– Qu’il porte des lentilles. Il ne peut pas porter de lunettes, il n’a qu’un œil !

Et il sourit. Et moi aussi.DSC_0072

Récit

9 décembre 2013

Le neuf décembre, tout part à vau-l’eau. Notre héros entame une nouvelle phase dépressive, fier de nouveaux échecs sentimentaux. Volontairement coupé du monde, son ventre n’est qu’une douleur sourde, son visage est pris, ses gestes lents, mous, dévitalisés. Pourtant, c’est l’opportunité d’un nouvel âge. Mois après mois, cette année aura su prendre son dû, offrir sa donne, tonner sa loi. Il n’y a plus de roman, notre héros n’en est pas un. Il n’y a que des hommes et il est temps pour lui de quitter sa léthargie.

Lire la suite »

Hey.

12 juin 2013

Oui je sais. Je n’ai pas été très assidu.

Dans quelques jours je retourne à Bordeaux pour l’été. Travailler. Retourner chez maman. S’isoler de 95% de ma vie sociale. Manger des courgettes. La grande vie bordelaise. Ça sera au moins, je l’espère, l’occasion de me remettre un peu à écrire, notamment ici. Mon désir d’écriture se nourrissant de dépression, retourner à Bordeaux est l’occasion idéale pour l’encourager.

Que s’est-il passé cette année ? La vie de couple, la première année de master en philo, le wing chung kung fu… et mes 25 ans. Aïe, ouch. La réalisation frappante que je suis quand même un putain de fils à maman et qu’il me reste cinq ans pour voler à 100% de mes propres ailes avant que ça soit carrément glauque. Il est vrai que ma famille n’est pas vraiment l’exemple à suivre. Combien de fois ma mère a-t-elle dû retourner vivre avec mes grands-parents plusieurs mois ? Combien de fois ma tante a fait de même, payée par ceux-ci à jardiner ? On étouffe. On s’angoisse. (On s’en fout).

Et voilà, une année à tenter de me pousser au cul pour réaliser des choses, non pas en vain, mais presque. Certes, le M1 avec mention, banco. Le kung fu, en dents de scie, mais quand même. Le couple, il a rompu, mais c’était pas ma faute (apparemment). J’ai compris des choses sur moi (que j’aurais dû comprendre avant parfois, mais peu importe). J’ai commencé un travail de recherche, je me plais à rêver d’un futur où je suis philosophe. J’y crois un peu plus qu’avant. Mais d’un autre côté, je prends la mesure de mon index. Celui qui est enfoncé dans mon rectum. Et il est long.

Le nouveau défi, il est ici : se lancer. Oser faire.

C’est assez atroce à relire comme article, pardonnez, je suis rouillé. Ça va revenir (ça va revenir, hein ?). Bref, vous pourrez suivre mes aventures ici si vous le souhaitez. On parlera de la crise des 25 ans, de libéralisme, de philo, de choses sentimentales, etc. Ça sera fun comme avant, wouhou.

Hé, reviens.

Pourquoi je n’irai pas voter pour cette élection présidentielle – et des boobs

7 avril 2012

Comme j’avoue honnêtement en avoir assez de lire ou (plus rarement) de m’entendre dire que ne pas aller voter est quelque chose de grave, je présente ici les trois raisons principales en vertu desquelles j’ai pris la décision de ne pas aller voter à la prochaine élection présidentielle. La première raison est sans doute la plus libérale, la suivante encore un petit peu et la dernière plus générale (quoiqu’elles reposent les unes des autres). Comme je me doute que certains ne sont pas d’humeur à entendre des arguments libéraux, je me permets donc de signaler que le plus dur sera aussi le plus vite passé. De plus, j’ai pris soin de mettre en gras le coeur de chaque argument, pour faire gagner un temps à mes lecteurs dont je sais qu’il leur est précieux. Enfin, comme le tout est un peu compact et peu avenant, j’ai décidé de vous proposer une sélection de boobs pour aérer votre lecture, que je souhaite la plus agréable possible.

Lire la suite »