Macron et la représentation politique : la stratégie du costume vide

La première expérience institutionnelle avec la pratique politique est celle de la classe d’école. C’est dans cette institution traversée de relations de pouvoir que s’expérimente la vie en société au-delà de la cellule familiale originelle faisant figure d’une évidence trompeuse. Une foule d’individus s’y trouve jetée au monde, au regard pénétrant de l’autre d’abord, mais aussi, bien évidemment; à la réalisation d’un projet personnel, encadré par des lois, une hiérarchie, et des frontières qui délimitent son domaine. Ce n’est donc pas un hasard si l’enjeu de l’éducation est si présent dans le débat politique : c’est ici que seront testés les dispositifs étatiques de maîtrise des corps et des esprits.

Au sein de ce microcosme politique s’exerce déjà, de façon embryonnaire, les dynamiques de pouvoir citoyen : très souvent, pour ne pas dire systématiquement, c’est l’occasion pour tous de se familiariser à la question politique, à travers le contenu thématique des cours dispensés, bien entendu, mais aussi et surtout à travers la pratique des élections de représentants : les délégués de classe.

Au fil des ans et des inlassables élections de délégués, niveau après niveau, deux grandes figures paraissent en surgir : L’une, le délégué de classe engagé, promet de défendre des revendications précises sur des sujets aux pourtours bien délimités parfois même physiquement : ouvrir une salle de divertissement et de repos, protéger les biens matériels par des mesures de sécurité, défendre le droit d’utiliser son téléphone portable librement, négocier des aménagements de rythme de travail, ou que sais-je, le détail de ces mesures importe peu pour notre propos. L’autre est celle du porte-voix. Son seul programme est celui d’une représentation : il va collecter les requêtes, les inquiétudes, les besoins ; anonymer les individus à l’origine de ceux-ci pour les protéger de l’autorité ou de la vindicte populaire si nécessaire, et en quelque sorte effacer dans sa fonction son individualité propre, pour mieux servir les intérêts des électeurs qui, en participant à sa désignation, ont reporté leur responsabilité sur lui. Le porte-voix jette un pont entre l’autorité de la hiérarchie et celle des individus qui en sont les sujets.

Dans le contexte de la présidentielle de 2017, nombreux sont ceux qui proposent un programme préconçu, pensé avec la fixité de l’intelligence jetée sur une durée passionnelle, animé d’un esprit planificateur et d’une vue de surplomb sur le temps d’un mandat – et parfois même plus. Un seul, il faut bien l’admettre, propose une seconde voie, une représentation mal définie, sans cesse en mouvement, prompt à être réajustée, adaptée aux demandes des citoyens dont il propose de se faire le porte-voix : Emmanuel Macron.

Macron, le costume vide.

Cette conception de la représentation citoyenne est l’un des aspects du libéralisme classique. Né de la théorie de la souveraineté, il répond au besoin de fonder la légitimité de ce souverain en justifiant du transfert des pouvoirs de l’individu – véritable dépositaire du droit naturel – vers lui. Ainsi Macron s’inscrit en plein dans la tradition de la démocratie représentative, où chaque individu va user de sa volonté pour transférer des droits et prérogatives qui lui reviennent naturellement, vers une personne qui aura pour mission de les faire valoir tout en assurant sa sécurité. Il s’agit bel et bien, ici et dans notre contexte politique particulier, de faire état d’une déconnection de la classe politique d’avec le peuple dans son ensemble, et de proposer, en quelque sorte, une reconnexion de celle-ci à celui-là. Pour autant, il s’agit d’un dispositif théorique qui ne peut fonctionner qu’avec la participation volontaire des individus concernés : sans volition individuelle, le dispositif est vide et illégitime.

On comprend alors mieux la tentative de séduction et de galvanisation politique de l’individu entreprise par Emmanuel Macron : Bien plus qu’une révolution des institutions, quasi-absente de son projet, il s’agit de réactiver la participation politique du citoyen à son système politique, en vue de le désenrayer. Pour cela, il convient de donner au citoyen l’espoir que sa participation personnelle ne sera pas diluée dans une masse. Proportionnelle aux législatives, députation issue de la société civile, insistance parfois balourde sur le rôle que chacun devra jouer dans ce mouvement – autant de proposition destinées à remotiver le citoyen pour réenclencher la machine institutionnelle dans son fonctionnement normal.

C’est précisément cette conception de la pratique politique qui semble animer le projet d’Emmanuel Macron, et perturbe les sens du citoyen accoutumé aux effets d’annonces, aux programmes à mille points précis par ailleurs rarement respectés dans l’exercice du pouvoir, aux belles promesses auxquelles succèdent vite les déceptions, aux plans bien conçus qui, inévitablement, finissent par rencontrer l’évènement pour s’y briser avec pertes et fracas. Contrairement à un Mélenchon qui cherche à utiliser la force populaire pour se porter personnellement au pouvoir et refonder, par le haut d’abord et le milieu ensuite (en référence à son « moit-moit » de la constituante), un nouveau pacte social ; Emmanuel Macron, lui, cherche à aiguiller et reconduire les forces populaires vers leur vaisseau institutionnel préexistant.

La stratégie du costume vide déstabilise, en ce qu’elle met en avant une simple fonction, subordonnée aux requêtes parfois divergentes et hésitantes d’une masse informe et sans projet précis. Elle est sans cesse en tension entre le rôle de l’exécutant effacé, au service de la volonté des autres, et la nécessaire requête de preuve d’une personnalité en accord avec cette fonction réalisatrice. Car le costume, fut-il vide, doit bien recouvrir le corps d’une personne.

 

« EM! » Symbole d’une conception de la pratique politique

Emmanuel Macron se présente avant tout comme une personnalité libre. Il se veut sans attaches, affiche son parcours comme typique quoiqu’étrange, affirme la foi triomphante d’une liberté d’être. Et pourtant, il n’est certainement pas un simple citoyen comme un autre. Peu de français peuvent prétendre à l’éducation d’un lycée privé, d’un grand lycée parisien réputé pour être un vivier de l’élite, encore, à intégrer l’ENA, et, toujours, à représenter de grands groupes financiers pour conclure des contrats juteux, tisser un réseau avec les grands noms de l’élite, être déjà suffisamment visible dans le gigantesque paysage social du pays pour que l’on remarque son talent et d’ainsi profiter de soutiens de poids pour lui offrir son actualisation. Pourtant indéniablement au sein d’une élite qui attise les envies, le refus d’Emmanuel Macron d’entreprendre une longue carrière prometteuse dans une banque et son impétueuse audace de se jeter à Hollande en pleine campagne des primaires socialistes de 2011 alors qu’il n’est pas encore le favori témoigne chez lui d’une tension entre l’attrait certain pour le soleil du pouvoir et la peur phobique d’être prisonnier d’un carcan trop rigide. Parce qu’il semble faire montre de cette tension entre conformité rationnelle et subversion passionnelle qui habite la culture française ; et parce qu’il a eu l’opportunité de s’asseoir à la table de l’élite institutionnelle d’abord par un privilège et par une chance qui rendent jaloux et envieux, à juste titre, toute la France de l’enseignement public général et de la « province », et, ensuite seulement, par talent, Emmanuel Macron s’est taillé une figure publique de simple citoyen de l’élite.

Cet état de fait le met dans une position personnelle encore effroyablement exceptionnelle et privilégiée : l’opportunité d’incarner celui à même de jeter un pont, fut-il maladroit, entre l’élite et le peuple, depuis sa position. Emmanuel Macron cherche à incarner personnellement la représentation politique. C’est la raison pour laquelle, nous le supposons, son mouvement porte ses initiales : EM!, d’abord pour son parcours personnel et qui il est, EM!, ensuite, pour le mouvement par lequel il entend se laisser traverser. EM! ou l’intersection des désirs politiques et d’une personnalité qui se veut prompte à s’en faire le véhicule. Tout se passe en effet comme si Macron cherchait à porter personnellement les revendications, les inquiétudes, les besoins des citoyens au sommet de l’élite.

Mais il ne suffit pas de prétendre porter les revendications citoyennes pour y parvenir. Si le parcours de Macron lui donne indéniablement l’image d’un candidat apte à porter celles-ci, nous mettons toutefois en doute sa capacité réelle à se représenter le quotidien et les inquiétudes de français pour lesquels Henri IV, l’ENA, ou un travail chez Rothschild n’ont jamais pu, par situation sociale, être des options viables pour penser leur avenir. Macron est-il seulement capable de comprendre que beaucoup s’éreintent à la tâche sans espoir de progression professionnelle, matérielle, et sociale ; que d’autres n’ont pas même l’opportunité d’être en position d’obtenir un emploi ; qu’un salarié, à l’heure actuelle, est déjà quelqu’un de chanceux et privilégié ; que si « travailler est la meilleure façon de se payer un costard », se payer un costard (ou ne serait-ce qu’une paire de chaussures) est malheureusement une étape quasi-nécessaire pour trouver un travail ? Macron peut-il, en somme, jeter un pont, s’il n’aperçoit pas l’autre rive ?

Représentation et circulation du savoir

Dans un contexte où les outils techniques du pouvoir par lequel celui-ci cherche à sonder l’opinion publique pour en comprendre les requêtes sont profondément remis en question, quelle méthode propose Macron pour faire venir à lui les informations dispersées dans la société et y apporter les réponses adéquates ? Il nous semble que c’est là le sens de la campagne des législatives pour En Marche : créer une pyramide de représentation politique qui ferait de chaque député, à son tour, le porte-voix des citoyens de sa circonscription, de telle sorte que le Président serait en capacité de prendre ses décisions alors renseignées par ce circuit de représentation.

Et c’est ici, pour un libéral, qu’apparaît la tension la plus problématique dans le projet d’Emmanuel Macron. Car la représentation politique pleine et totale s’accompagne de  l’ambition d’un projet centralisateur : faites remonter savoir et volonté par vos représentants, et l’État se chargera du reste. Son libéralisme politique classique se heurte alors aux refondations des théories néolibérales de l’école autrichienne, qui mettent en garde contre l’impossibilité de concentrer les savoirs dispersés dans la société.

Ainsi le projet d’Emmanuel Macron, s’il s’appuie vraisemblablement sur un libéralisme politique indéniablement séduisant, ne semble pas s’accompagner d’une véritable remise en question du rôle de l’État. Si nous choisirons librement nos maîtres, nous n’en demeurerons pas moins leurs esclaves – en témoigne, dans son programme partiel, sa volonté de disposer par coercition de la force de travail de millions de jeunes en rétablissant partiellement le service militaire. Mesure qui annonce clairement jusqu’où est capable d’agir l’État dans la conception que s’en fait Emmanuel Macron.

Pas de programme, c’est le programme.

L’imprécision, le flou, l’inconstance, la coalition hétérogène de personnalités aux idées incompatibles qui caractérisent Emmanuel Macron et son mouvement ont largement été la cible de ses adversaires. L’ambiguïté savamment entretenue par celui-ci aura fait régner, tout au long de sa campagne, un sentiment d’amateurisme précipité. Mais si Emmanuel Macron s’est fait le candidat du vide, c’est par choix stratégique. Car pour autant, ce vide est constitutif d’une véritable conception de la politique. Une conception digne de considération au même titre que les autres, quoique difficilement lisible. En réaction aux critiques, Macron a bien dû céder un peu de terrain aux désirs de clarté, et lâcher, non sans rechignement, quelques timides mesurettes peu convaincantes et souvent en tension, travaillées par à-coups, dans la nuance. Mais, même dans ces annonces, se lit encore la stratégie du mouvement qui s’incarne.  

            Car il en va d’En Marche comme de la flèche de Zénon ou d’Achille et la Tortue : de même qu’il est éminemment problématique de comprendre le mouvement par le truchement intellectuel d’une succession d’états fixes, on ne peut comprendre le projet de Macron en tâchant de l’arrêter dans un ensemble de mesures programmatiques. Prenez en photo Emmanuel Macron, et il n’en sortira que du flou : car le temps d’une campagne n’est pas la durée d’un élan : c’est bien ce qui se dégage de façon insidieuse, par une communication bien élaborée, de la campagne d’Emmanuel Macron.

 

Emmanuel Macron est-il le candidat de la représentation politique au sens libéral classique du terme ? S’il demeure impossible d’en être certain, nous en faisons l’hypothèse. Car cette stratégie du mouvement, aux confluences de l’élite et du peuple, d’un homme et d’un mouvement, d’un élan et de son réceptacle, ne peut se prêter à l’analyse, par substance, que dans la durée. Une chose toutefois, nous paraît certaine : que l’on considère son projet de représentation politique comme préférable à la situation actuelle ou aux alternatives qui nous sont proposées cette année, la vision encore et toujours autoritaire potentiellement présente dans sa conception de l’action étatique est extrêmement loin d’être satisfaisante.

 

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Une Réponse to “Macron et la représentation politique : la stratégie du costume vide”

  1. Macron et la représentation politique : la stratégie du costume vide | Contrepoints Says:

    […] Sur le web […]

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